Etat d'une personne qui n'est liée par aucun engagement, ou presque.

Publié le par Lisa Dawn

[...]

° [J'ai commencé cet article il y a des semaines. Le 25 janvier. Donc à peine 15 jours en fait. Puis j'ai été interrompue. Les distorsions du temps, cette année, dépassent l'entendement. Le mien du moins.]

Hier soir j'ai lu quelques pages de ce livre dont l'auteur m'agace. Dans une émission il parlait de son dernier bouquin et ce qu'il disait était juste, sonnait vrai en moi, mais avec arrogance.
Il avait la philosophie séduisante mais cherchait à la vendre, pire à la brandir, l'air de dire comme c'est bas de ne pas penser comme ça.

Alors bien sûr, quand tu m'as dit son nom, ça m'a rendue curieuse.
L'arrogance n'est peut-être qu'une maladresse de passionné.

Il était tout en haut. 4e étage, au fond, l'étagère du haut.
Il fallait qu'il soit d'occasion, pour avoir déjà connu les yeux et les doigts de quelqu'un d'autre, n'être plus tout à fait lisse et froid. Plus tout à fait vierge.
J'ai demandé à un homme de le prendre pour moi, même si j'avais été assez grande je me serais arrangée pour que ce soit un homme qui le dépose entre mes mains.
Un tableau de Magritte en couverture.
Le poison.
La tranche des pages qui défilent sous le pouce, même l'odeur à peine perceptible me plaît.


"Dans son esprit, faire moins eût été une marque d'avarice, un crime contre le goût, et le début de la pente qui mène à la facilité."

Les amants, Magritte

Laisser le hasard choisir quelques passages pour confirmer le présentiment.
Pas besoin de quatrième de couverture. Jamais besoin.


"Elle n'était pas prête à se contenter d'une petite part de bonheur, achetée sans effort. [Elle] préférait une seule journée parfaite - où la gravité de ses sentiments serait vécue avec légèreté -, vingt-quatre heures abouties à un quart de siècle de bonheur factice. [...] En retrait, sous l'emprise du manque, elle réussissait à maintenir ses élans dans un perpétuel paroxysme. Pas une seule de ses journées ne s'était écoulée sans fièvre. Si le destin voulait qu'elle se contentât de cette frustration presque voluptueuse, elle y consentirait."

"Qu'est-ce que j'y peux moi si ma vérité doit provoquer des désastres ? Si toutes les catastrophes permettaient à un amour fou de naître, alors je raffolerais des décombres ! La vie n'a pas le droit d'être décevante. [...] Tu sais, la plus petite déception me découragerait. La moindre dissonance avec mes rêves me ferait fuir. J'aimerais bien me contenter d'une histoire normale, apprendre à me résigner comme toutes les femmes, sagement, mais je ne sais pas."

Voilà où j'en étais de ma lecture, le 25 janvier.
J'ai poursuivi.

C'était d'une arrogance, d'une suffisance à ne plus savoir faire fonctionner son système respiratoire. Le style est souvent facile, les situations tordues et miraculeuses. Mais ce refus incorruptible du facile, du banal, jusqu'à la folie, l'absurde et l'incompréhensible ! Aussi insupportable qu'ennivrant.

Et troublant. Quand on donne une importance, un sens à un certain mot, le jour, le retrouver sur un piédestal, le soir, dans un livre, c'est troublant. C'est une coïncidence. Troublante.
Ecrire "Rien" et lire "Rien" le soir-même. Par exemple.

"Ce qu'elle réclame est impossible !
- Qu'est-ce que ça peut faire puisque c'est nécessaire !"

Non seulement c'était troublant, mais gênant. Parce qu'elle était où, la preuve que j'avais écrit "rien" avant de le lire ?
J'ai abandonné cet article parce que les mots que j'essayais d'y mettre hurlaient au plagiat. J'exagère, parce que les coïncidences amplifient toujours tout, elles adorent les postures théâtrales.
Comme moi.
C'est une de mes facettes que je hais, dont je refuse qu'on me parle, qu'on y fasse allusion. Soudain je m'écoute parler, trop fort, le ton est faux, pourtant je suis sincère, mais il y a un décalage que je n'explique pas, moi-même je sens que je ne suis pas convaincante, je m'entends prendre le ton du mensonge pour dire ce qui me semble vrai. Peut-être par peur d'être comprise. Je mime le célébrissime masque pour avoir le sentiment d'un secret inavoué, pour ne pas être trop simple. Peut-être. C'est une hypothèse, celle que je souhaite, sûrement pas la bonne.

J'ai abandonné cet article parce qu'on aurait pu croire que mes pensées émanaient de ma lecture. Voilà un paradoxe. Être la première à affirmer qu'on est faits de notre passé, de nos rencontres, de nos lectures. Et refuser qu'on me soupçonne d'inspiration. Refuser donc qu'on voit en ce livre précis mon inspiration. Je voulais y avoir pensé toute seule avant, en m'inspirant d'autres expériences mêlées d'où j'aurais extrait ma propre pensée. Et c'était le cas. Mais l'idée de ce livre était trop proche du résultat de mes expériences, elle laissait la place au doute : peut-être qu'avant de lire ce livre, je ne pensais pas ainsi. Elle laissait le doute à mes lecteurs. Enfin à celui qui a lu ce livre. Voilà. C'est cette dernière phrase qui m'a fait renier cet article. Non, encore un effort. Il faut dire les choses jusqu'au bout. Parce que celui qui a lu ce livre allait forcément penser que je n'avais pas inventé ça toute seule et allait me mépriser d'avoir besoin d'un bouquin pour penser. Penser comme lui qui, par contre, pensait déjà ainsi, avant le livre.

Ce soir j'ai terminé le livre.
Tout le temps, j'ai éprouvé un sentiment double et inhabituel : celui de trouver fascinante et odieuse l'exigence écrasante de cette fille et celui de m'y reconnaître, entièrement, sans avoir pour autant vécu les faits décrits.
Donc c'était un sentiment quadruple, si on compte bien. Ce qui commence à faire beaucoup.
L'étrange continue après la lecture : j'admire sa folie et sa révolte, dans lesquelles j'ai envie de me reconnaître. Mais j'adhère aussi au revirement final, qui contredit son entêtement morbide. Les deux modèles me plaisent, chacun pour leur part d'espoir et de danger auquel on prétend échapper. Espoir d'aimer et d'être aimée. Danger de s'enfermer dans une doctrine, d'être aveuglé par une certitude. J'ai envie de croire que je suis capable de cette exigeance, sans l'accepter parce que j'y vois de la prétention. J'ai envie de croire que la conclusion est la bonne, parce que c'est celle que propose l'auteur, parce qu'il autorise à être humain, faillible, qu'il affirme que c'est de là que vient la vraie force de l'amour et que c'est aussi ce que je pense.
La capitulation paradoxale, la contradiction finale, me dérange autant qu'elle m'intrigue.

Ce soir ce livre est devenu davantage qu'une recommandation ou un lien avec un lecteur. Je l'ai arraché à son auteur en le terminant. Un livre lu devient une partie de nous. Et celui-ci l'est devenu davantage, davantage que tous les autres livres sans doute, parce que j'ai continué cet article, je l'ai poursuivi au point de mieux comprendre ce livre et de mieux me comprendre. Je n'ai pas écrit tout ce que j'ai compris, parce que certaines de mes conclusions me déplaisent.
C'est difficile de se critiquer sans restriction et sans complaisance.

En tout cas je n'avais jamais poussé aussi loin l'analyse de mon rapport à un livre. L'analyse d'un livre, de la portée de ses enjeux, si. D'ailleurs ici je ne l'ai fait que très approximativement. Mais la relation que j'ai avec les livres, je me penche rarement dessus. Et je n'en parle jamais. Et ce n'est pas le seul sujet dont je ne parle jamais.
C'est un problème d'ailleurs. Je parle beaucoup, ça on le sait. Mais beaucoup dans l'abstrait, quand ce n'est pas tout simplement pour parler. Et je n'aime pas ça, malheureusement détester quelque chose n'est pas suffisant pour l'anihiler. Parfois ça vaut mieux, ceci dit (je dis ça pour ma prof d'éco). Mais pas dans le cas présent.

Depuis plusieurs mois, j'ai l'impression d'être un changement perpétuel, sans jamais parvenir à saisir les modifications, à les comparer à la situation précédente. L'impression de n'avoir jamais encore été celle que je suis, de l'être depuis peu, très peu, et en même temps de l'être par addition de tout ce que j'ai déjà été, par complexification, donc d'être l'ensemble de tout ce que j'ai vécu. Je ne suis pas une autre qu'avant. Je suis la même, avec davantage. Suis-je un patchwork ou un trou noir ? Telle est la question. Ou presque. °

[...]
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Publié dans Presque réfléchi

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B
Intéressant, comme article… Mais tu ne donnes même pas le titre et l'auteur du bouquin ! De quel livre est-ce que tu parles ?…
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L
<br /> <br /> ° Mademoiselle Liberté, d'Alexandre Jardin. Au départ c'était fait exprès, de ne pas le donner, mais après j'ai simplement oublié. Peut-être parce que le vrai sujet<br /> de l'article est ailleurs. °<br /> <br /> <br /> <br />