Essentiel, ou presque.
[...]
° Choix multiples. En admettant qu'on ait le choix.
Qu'est-ce qui fait qu'on est heureux ?
J'ai tant écrit, depuis le temps qu'on m'a appris.
"Vous vous êtes demandé ce qui manquait à ces extraordinaires petits pastiches de Mallarmé (un Mallarmé qui aurait lu Proust et adopté la prosodie d'Aragon) que l'an dernier vous fabriquiez en trois heures et qui chaque fois m'éblouissaient. Il leur manquait simplement d'avoir écrit par vous..." Elle s'est arrêtée de lire, m'a regardé. [...]
"... il leur manquait simplement d'avoir été écrits par vous. De vous exprimer, si superficiellement que ce soit. De se rattacher en quelque sorte à ce qu'il y a d'essentiel en vous, à cette chose que vous voulez plus que tout, mais dont vous ne savez pas encore qu'elle est..."
L'écriture ou la vie, Jorge Semprun.
On est jeunes encore, si jeunes. A quelques exceptions près.
Et tant de choses à faire, qu'on le sache, qu'on le veuille, qu'on le croie. Ou non.
"... je cherche la région cruciale de l'âme où le Mal absolu s'oppose à la fraternité." André Malraux
Il avait trouvé ce qu'il y avait d'essentiel en lui, ce qu'il voulait + que tout.
Ok donc là j'suis en train d'me comparer à Jorge Semprun et André Malraux, même pas peur. Non. C'est pas exactement ça. Je me demande ce qui m'est essentiel. Que je sens tout proche depuis quelques jours, sans encore pouvoir le saisir. Il me faudra sûrement encore quelques années.
Tout ce que j'ai vécu, en quelques mois, tout ce qu'on m'a dit, appris, sur l'histoire, les histoires, les autres et moi, maintenant il faudrait y trouver, y choisir peut-être, ce que je suis, ce que je veux faire. En n'oubliant pas que je n'en aurai pas le temps. Tout finit, toujours, trop tôt. En admettant que je puisse, avant cela, parvenir à concilier les contradictions.
Qu'est-ce qui fait qu'on est heureux ?
Est-ce trouver la sérénité, vaincre l'inquiétude, ne pas souffrir ? N'est-ce pas trop simple, cette définition en creux, même si elle est déjà inatteignable ? Parce qu'elle est inatteignable, justement ?
Est-ce qu'on est heureux en accomplissant ce qu'on est, ce qui nous est essentiel ? Ne l'est-on pas avant ? Mais a-t-on le temps de l'accomplir, y a-t-il une fin à l'accomplissement ? Et dans ce cas, peut-on être heureux ?
Bon tout ça devient très abstrait. Ce n'est qu'un résumé du cours de Philo de l'an dernier, entre Epicure et Aristote. Comme quoi ça date pas d'hier. Quoiqu'hier c'est déjà tellement loin.
Pourquoi j'écris tout ça ? C'est ce qui se passe en ce moment dans la vie des autres, qui m'en parlent, qui fait naître tous ces points d'interrogation.
Une qui file le parfait amour avec la perfection en personne.
Une qui aime et souffre de la distance jusqu'à se poser des questions parfois, après avoir tant attendu, après avoir aimé un autre qui décide de se rapprocher maintenant.
Une qui aime mais n'y croit plus, n'est plus sûre d'aimer et va le quitter.
Une qui aime et y croyait, mais c'est fini, brusquement.
Une qui aime sans oser dire "je t'aime" par peur d'être déçue par sa réaction.
Une qui est bien avec lui, sans l'aimer vraiment.
Un qui aime même si elle est loin, même s'il est parfois tenté.
Une qui aime une autre et fuit un autre, tentée.
Un qui aime et c'est enfin réciproque, alors tant pis s'il faut mentir aux parents.
Un qui aime et ne se remet pas d'avoir été tenté de la remplacer et de l'avoir perdue.
Une qui aime et qui a accepté une deuxième chance après avoir été brièvement remplacée.
Un qui est célibataire et qui aime ça, aux dernières nouvelles.
Un qui est célibataire et attend son tour, patiemment, ou presque.
Une qui est célibataire depuis si longtemps, presque toujours, et ne trouve personne.
Un qui est célibataire et entend le rester désormais.
Lesquels sont heureux ?
Et j'suis où dans la liste ? J'y suis pas. Elle n'est pas exhaustive, ne saurait l'être.
Ceux qui sont heureux ne sont pas toujours ceux qu'on croit.
Et si je parle de leurs amours, c'est parce que souvent quand ils m'en parlent, ils parlent d'être heureux ou non, et ça me semble quelque chose d'essentiel. C'est peut-être juste ce qui m'est essentiel, à moi seulement, l'amour, mais ça me semble davantage.
Et c'est peut-être pas ce qui m'est essentiel, contrairement à ce que j'ai cru longtemps. Ou plutôt, ça m'est essentiel mais c'est peut-être pas ce que je veux plus que tout, en tout cas pas dans le sens commun de vivre toute sa vie avec un autre. Peut-être qu'il y a quelque chose de moins individualiste que je porte en moi, dont je n'ai pas encore conscience. Ou presque. °
[...]
° Choix multiples. En admettant qu'on ait le choix.
Qu'est-ce qui fait qu'on est heureux ?
J'ai tant écrit, depuis le temps qu'on m'a appris.
"Vous vous êtes demandé ce qui manquait à ces extraordinaires petits pastiches de Mallarmé (un Mallarmé qui aurait lu Proust et adopté la prosodie d'Aragon) que l'an dernier vous fabriquiez en trois heures et qui chaque fois m'éblouissaient. Il leur manquait simplement d'avoir écrit par vous..." Elle s'est arrêtée de lire, m'a regardé. [...]
"... il leur manquait simplement d'avoir été écrits par vous. De vous exprimer, si superficiellement que ce soit. De se rattacher en quelque sorte à ce qu'il y a d'essentiel en vous, à cette chose que vous voulez plus que tout, mais dont vous ne savez pas encore qu'elle est..."
Claude-Edmonde s'interrompt de nouveau. Elle me regarde.
- Le savez-vous désormais ?
[...]
Ainsi cette nuit, ce qui m'a jeté hors du lit, ce qui m'a arraché des bras d'Odile, ce n'est pas seulement le rêve [...] c'est aussi, davantage même, de me retrouver vivant, forcé d'assumer cet état absurde, improbable du moins, d'avoir à me projeter dans un avenir intolérable à imaginer, même dans le bonheur.
J'avais regardé le corps d'Odile, sa beauté alanguie dans le sommeil, ses promesses toutes proches : un bonheur, une sorte de bonheur, je le savais. Mais c'était un savoir inutile, qui ne me donnait aucune assurance, qui ne m'ouvrait aucune issue. [...]
"Vous n'êtes pas encore sorti des limbes de la création littéraire : rien de ce que vous pouvez faire n'a de gravité, au sens quasi physique du terme... [...] Je n'ai pas voulu dire autre chose que ceci : c'est que la littérature est possible seulement au terme d'une première ascèse et comme résultat de cet exercice par quoi l'individu transforme et assimile ses souvenirs douloureux, en même temps qu'il se construit sa personnalité..."
- Le savez-vous désormais ?
[...]
Ainsi cette nuit, ce qui m'a jeté hors du lit, ce qui m'a arraché des bras d'Odile, ce n'est pas seulement le rêve [...] c'est aussi, davantage même, de me retrouver vivant, forcé d'assumer cet état absurde, improbable du moins, d'avoir à me projeter dans un avenir intolérable à imaginer, même dans le bonheur.
J'avais regardé le corps d'Odile, sa beauté alanguie dans le sommeil, ses promesses toutes proches : un bonheur, une sorte de bonheur, je le savais. Mais c'était un savoir inutile, qui ne me donnait aucune assurance, qui ne m'ouvrait aucune issue. [...]
"Vous n'êtes pas encore sorti des limbes de la création littéraire : rien de ce que vous pouvez faire n'a de gravité, au sens quasi physique du terme... [...] Je n'ai pas voulu dire autre chose que ceci : c'est que la littérature est possible seulement au terme d'une première ascèse et comme résultat de cet exercice par quoi l'individu transforme et assimile ses souvenirs douloureux, en même temps qu'il se construit sa personnalité..."
L'écriture ou la vie, Jorge Semprun.
On est jeunes encore, si jeunes. A quelques exceptions près.
Et tant de choses à faire, qu'on le sache, qu'on le veuille, qu'on le croie. Ou non.
"... je cherche la région cruciale de l'âme où le Mal absolu s'oppose à la fraternité." André Malraux
Il avait trouvé ce qu'il y avait d'essentiel en lui, ce qu'il voulait + que tout.
Ok donc là j'suis en train d'me comparer à Jorge Semprun et André Malraux, même pas peur. Non. C'est pas exactement ça. Je me demande ce qui m'est essentiel. Que je sens tout proche depuis quelques jours, sans encore pouvoir le saisir. Il me faudra sûrement encore quelques années.
Tout ce que j'ai vécu, en quelques mois, tout ce qu'on m'a dit, appris, sur l'histoire, les histoires, les autres et moi, maintenant il faudrait y trouver, y choisir peut-être, ce que je suis, ce que je veux faire. En n'oubliant pas que je n'en aurai pas le temps. Tout finit, toujours, trop tôt. En admettant que je puisse, avant cela, parvenir à concilier les contradictions.
Qu'est-ce qui fait qu'on est heureux ?
Est-ce trouver la sérénité, vaincre l'inquiétude, ne pas souffrir ? N'est-ce pas trop simple, cette définition en creux, même si elle est déjà inatteignable ? Parce qu'elle est inatteignable, justement ?
Est-ce qu'on est heureux en accomplissant ce qu'on est, ce qui nous est essentiel ? Ne l'est-on pas avant ? Mais a-t-on le temps de l'accomplir, y a-t-il une fin à l'accomplissement ? Et dans ce cas, peut-on être heureux ?
Bon tout ça devient très abstrait. Ce n'est qu'un résumé du cours de Philo de l'an dernier, entre Epicure et Aristote. Comme quoi ça date pas d'hier. Quoiqu'hier c'est déjà tellement loin.
Pourquoi j'écris tout ça ? C'est ce qui se passe en ce moment dans la vie des autres, qui m'en parlent, qui fait naître tous ces points d'interrogation.
Une qui file le parfait amour avec la perfection en personne.
Une qui aime et souffre de la distance jusqu'à se poser des questions parfois, après avoir tant attendu, après avoir aimé un autre qui décide de se rapprocher maintenant.
Une qui aime mais n'y croit plus, n'est plus sûre d'aimer et va le quitter.
Une qui aime et y croyait, mais c'est fini, brusquement.
Une qui aime sans oser dire "je t'aime" par peur d'être déçue par sa réaction.
Une qui est bien avec lui, sans l'aimer vraiment.
Un qui aime même si elle est loin, même s'il est parfois tenté.
Une qui aime une autre et fuit un autre, tentée.
Un qui aime et c'est enfin réciproque, alors tant pis s'il faut mentir aux parents.
Un qui aime et ne se remet pas d'avoir été tenté de la remplacer et de l'avoir perdue.
Une qui aime et qui a accepté une deuxième chance après avoir été brièvement remplacée.
Un qui est célibataire et qui aime ça, aux dernières nouvelles.
Un qui est célibataire et attend son tour, patiemment, ou presque.
Une qui est célibataire depuis si longtemps, presque toujours, et ne trouve personne.
Un qui est célibataire et entend le rester désormais.
Lesquels sont heureux ?
Et j'suis où dans la liste ? J'y suis pas. Elle n'est pas exhaustive, ne saurait l'être.
Ceux qui sont heureux ne sont pas toujours ceux qu'on croit.
Et si je parle de leurs amours, c'est parce que souvent quand ils m'en parlent, ils parlent d'être heureux ou non, et ça me semble quelque chose d'essentiel. C'est peut-être juste ce qui m'est essentiel, à moi seulement, l'amour, mais ça me semble davantage.
Et c'est peut-être pas ce qui m'est essentiel, contrairement à ce que j'ai cru longtemps. Ou plutôt, ça m'est essentiel mais c'est peut-être pas ce que je veux plus que tout, en tout cas pas dans le sens commun de vivre toute sa vie avec un autre. Peut-être qu'il y a quelque chose de moins individualiste que je porte en moi, dont je n'ai pas encore conscience. Ou presque. °
[...]
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