Être obèse c'est très utile, ou presque.

Publié le par Lisa Dawn

[...]

° Après avoir parlé de la maigreur, si on parlait de l'obésité ?
Comme je suis absolument débordée par mes révisions de partiel (ou pas), je vous recopie le résumé que j'ai fait d'un texte qu'on devait lire en Food&Foodways, le cours trop nul dont je vous parle depuis le début du semestre en disant que le prof est détestable.
Allez, je ne résiste pas à l'envie de vous livrer son appréciation de fin de semestre rédigée par la méchante personne que je suis (j'ai vraiment essayé d'être objective et de rester polie).

Monsieur K. n'aime pas être enseignant à ScPo et le fait savoir.

Alors qu'il sait être passionnant et très éloquent à la télévision, il passe les trois quarts de son cours à lire un papier sans lever les yeux vers ses étudiants, sauf de temps à autre pour faire une remarque acerbe.

Les lectures à faire chaque semaine sont très longues, parfois plus de 90 pages, ce qui représente des heures et des heures de préparation, pour être finalement interrogés au hasard en 10 minutes et humiliés (Monsieur K. assume ouvertement cet objectif) si l'on n'est pas capable de répondre (ou si l'on ne comprend pas la question).

Ce cours aurait pu être passionnant, d'autant que Monsieur K. aime visiblement ces sujets, mais l'irritabilité du professeur rend ces 2h hebdomadaires d'une pénibilité rarement égalée.

Voilà, j'ai jamais répondu à la chaîne de June Prune et j'aurais du mal à décrire en 5 mots l'enseignant idéal, mais ceci en est le contre-exemple parfait.

Quoiqu'il en soit, il y a quand même un texte qu'on devait lire et qui était intéressant. Néomarxisant certes. Américano-centré, oui, bien que facilement adaptable à l'Europe. Sûrement excessif. Mais il me semble qu'il y a un bon fond de vérité là-dedans, tout de même. 

 

31. The political economy of Obesity : the Fat pay all

Alice Julier

in Food and Culture. A Reader.

 

Sur la chaine TLC aux USA, il y a un programme de télé-réalité avec des nutritionnistes qui débarquent dans une famille et analysent leur façon de se nourrir, puis montrent aux parents des images de leurs enfants adultes devenus obèses à cause de leurs mauvaises habitudes alimentaires. Ils leur donnent des conseils, reviennent 3 semaines + tard et disent « bravo, regardez maintenant, à quoi ressembleront vos enfants, ils seront tout minces ». Les sociologues remarquent qu'il existe une véritable peur vis-à-vis de ce qu'on appelle « l'épidémie d'obésité », même le Président parle de l'exercice et de la perte de poids comme d'un devoir du citoyen. Le corps et le poids ont depuis longtemps été gérés par des politiques publiques, mais ces dernières années la morale répétée par les médecins, les compagnies pharmaceutiques et les professionnels de la santé ont fait passer l'obésité (une description d'état physique) au statut de maladie, on a donc créé un nouveau problème social et une panique morale.

            Comme avec tous les problèmes contemporains, des groupes de « claimsmakers » se sont formés : d'un côté il y a les « anti-fat » qui utilisent la science et les médias pour critiquer l'industrie alimentaire et le mode de vie sédentaire des Américains ; de l'autre il y a ceux qui revendiquent la « size acceptance » et qui réfutent le lien entre obésité et mortalité. Les chercheurs en sciences sociales cherchent à comprendre pourquoi quelque chose qui nous semble personnel (la taille et la forme de notre corps) est devenu une telle préoccupation publique. Chacun y va de son analyse et conteste les résultats des autres, mais pendant ce temps les médias répandent de + en + l'idée que l'obésité tue et les gros sont de + en + stigmatisés sans qu'on s'en offusque sérieusement, alors qu'on vit dans une société où le racisme est par exemple devenu tout à fait inacceptable. Sauf qu'on ne résout pas tout par la science. Les connaissances théoriques c'est très bien, mais il faut se rendre compte d'une chose : « l'épidémie d'obésité » bénéficie à certains, ceux qui sont au pouvoir, qui accusent les gros d'avoir un comportement irresponsable, ceux qui construisent les politiques de contrôle des obèses, ceux en fait qui, en discriminant les gros, gagnent en statut, puisqu'eux ne le sont pas.

 

A functional alaysis of obesity

Dans les années 50, le fonctionnalisme était très utilisé en sociologie aux Etats Unis. Cette méthode, tombée en désuétude, avait pour argument principal que les institutions ont une fonction sociale qui remplit les besoins individuels en les intégrant dans un système + large et + stable. Le sociologue Hans Gans s'est beaucoup intéressé à la façon dont les pauvres sont marginalisés (par le pouvoir, les médias, les sociologues) et blâmés pour cette marginalisation qu'ils n'ont pourtant pas choisie. Autrement dit, il s'intéresse à la fonction positive de la pauvreté : arranger ceux qui bénéficient de l'existence d'inégalités au sein de la société. Et on peut appliquer ses analyses à l'épidémie d'obésité.

 

13 economic, political and cultural functions

Gans avait trouvé 13 « fonctions » à la pauvreté et on les retrouve pour l'obésité :

- faire les jobs dont personne ne veut. Les obèses sont moins bien payés, ont + de mal à trouver un emploi, ont moins de chance d'obtenir une promotion. L'obésité est associée mentalement aux Afro-Américains et aux Latinos, des populations à qui l'on demande de faire les jobs dont ne veut pas la middle class américaine.

- les obèses financent des activités qui bénéficieront aux + riches : ils servent de cobayes, par exemple en chirurgie, on cherche à normaliser leur corps, ce qui permet de mettre au point des techniques de moins en moins risquées dont les patients non-obèses pourront bénéficier + tard sous d'autres formes, ex : la surmédiatisation de certaines pratiques les ont rendues « banales » : la liposussion (j'ai pas trouvée l'orthographe de ce mot en français, mais c'est « liposuction » en anglais) et les anneaux gastriques.

- faire de l'obésité une épidémie crée plein d'emplois pour « accompagner » les régimes, l'exercice et pour « protéger » le reste de la population (ex : les nutritionnistes). L'obésité a été énormément médicalisée. Les compagnies pharmaceutiques et certains docteurs ont gagné énormément d'argent et de pouvoir en contribuant à créer ce sentiment d'épidémie, perçu comme une crise à laquelle il faut consacrer des fonds pour résoudre le « problème », pour créer des politiques publiques avec des experts spécialisés. Tous ces métiers ont besoin de l'obésité pour exister.

- les obèses achètent des biens que les autres n'achètent pas : des habits, des aides au régime, des meubles spécialement faits pour les gens en surpoids. L'industrie alimentaire repose sur la surconsommation de nourriture : on peut acheter de la nourriture partout, il y a des centaines de variétés d'un même produit hypercalorique (les cookies, les barres de céréales) et des centaines d'autres produits pour maigrir. Les messages sont de + en + contradictoires, surtout pour les enfants, exemple : Ronald McDonald qui fait du snowboard dans les pub pour les JO d'hiver, pour rappeler que c'est bien de faire de l'exercice.

- les obèses sont identifiés comme « déviants », ce qui renforce la légitimité des normes sociales. La croyance que l'obésité est un simple problème de discipline personnelle est très répandue. On met en place des politiques publiques punitives comme les « snack taxes » qui font payer + chers les produits très caloriques (bcp de sucre, bcp de sel). On met en avant certaines attitudes : « hard work, thrift, honesty, frugality, self-discipline » et on accuse les obèses d'être « lazy, self-indulgent, dishonest, gluttonous ».

- les gens stigmatisés n'ont pas le pouvoir politique et social qui permettrait de corriger ces stéréotypes. On continue donc de penser que l'obésité est en quelque sorte volontaire, ou du moins qu'on aurait pu l'éviter si on l'avait vraiment voulu.

- les obèses offrent une participation indirecte à la gourmandise du reste de la population (phrase étrange : « the obese offer vicarious participation in indulgence to the rest of the population »). Si je comprends bien, ça donnerait l'impression aux + aisés que les + pauvres sont libres (puisqu'ils sont libres de manger plein). Mais ça n'a pas de rapport avec le reste du paragraphe, qui dit que les femmes en particulier « doivent » être minces et qu'un homme attiré par des formes très généreuses est tout de suite vu comme un déviant sexuel.

- les obèses vus comme un groupe sont associés à une certaine culture avec des icônes, des stéréotypes, des héros : les gros sont « funny and jolly » (drôles et enjoués), il y a toujours des participants « gros » qui viennent mettre de l'ambiance dans American Idol par exemple.

- voir les obèses comme un groupe homogène assure un statut différent à ceux qui ne sont pas gros. C'est une façon de se distinguer des autres : si les gros ont une mauvaise santé, un mauvais mode de vie, cela sous-entend que ceux qui ne sont pas gros ont une meilleure attitude, ils gagnent donc en statut social. Et pourtant, de + en + d'études montrent que l'obésité est en grande partie due à la génétique et à l'environnement et les liens entre obésité et mauvaise santé ne sont pas systématiques.

- les obèses aident ceux qui sont juste au-dessus dans la hiérarchie sociale à s'élever (ceux qui sont gros mais parviennent à perdre du poids) : les « success stories » d'anciens gros se multiplient et ils bénéficient tous de leur dissociation d'avec leur « ancien » groupe (les gros). Ils financent même leur propre succès en écrivant des livres et en donnant des conseils, le nombre de livres écrits par des « former fat people » est fou, ils obtiennent d'un coup une légitimité à parler de leur propre expérience alors que l'autorité de ceux qui veulent témoigner de leur satisfaction d'être gros est sans cesse remise en cause.

- dsl j'arrive pas à traduire : « the obese keep the thin busy, particularly those who assimilate into thinness via diets and surgery, by becoming trainers, diet experts and icons of what is right ». L'idée c'est que ceux qui se battent pour rester minces sont admirés. Les femmes surtout sont entourées d'une culture de la peur de grossir qui les force à rester « vigilantes » : il y a + de gens qui ont peur du surpoids que de gens qui ont peur des attaques terroristes.

- les obèses sont faits pour absorber les coûts des changements et de la croissance de la société américaine. L'ancien directeur des « health and human services » a dit que c'était un « devoir patriotique » (patriotic duty) de perdre 10 pounds. Être un bon Américain signifie correspondre à certains standards physiques. Sauf qu'en même temps, on propose aux Américains de davantage consommer pour relancer la croissance ! En fait parler d'obésité permet de parler de race, de pauvreté et d'immigration sans avoir l'air raciste. C'est une nouvelle forme de racisme et de sexisme qui apparaît derrière les discours nationaux qui visent à réduire l'obésité plutôt que la pauvreté.

- les obèses facilitent le fonctionnement politiques des Etats Unis. L'épidémie d'obésité est + politique que médicale. S'occuper des obèses en lançant des programmes donne l'impression qu'on s'occupe des + démunis, et pourtant le gouvernement ne crée par d'assurance médicale nationale (enfin maintenant si, mais elle pouvait pas savoir, elle écrit à l'époque de Bush) et ne lance pas de campagnes de prévention. On préfère que les obèses portent le poids de leur propre responsabilité, on ne base les politiques de santé publique que sur les comportements individuels.

 

En conclusion, il vaudrait mieux : un système alimentaire différent qui donne accès à une nourriture de qualité à tout le monde, « dismantling the structures of racial and gender inequality » (bonne idée, mais comment ?),  une industrie alimentaire qui se focalise sur les besoins des gens et pas sur leurs désirs, un système de santé accessible à tous et un gouvernement qui assure à tous l'accès à la nourriture. L'obésité ne pourrait disparaître que lorsqu'elle sera devenue « dysfunctional » pour ceux qui en profitent actuellement, ou quand ceux qui ne peuvent pas se faire entendre aujourd'hui auront le pouvoir.

 

Cet article est infiniment long, j'espère que vous aurez quand même le courage de le lire.
Quant à moi, je retourne à mes révisions. Ou presque. °

[...] 

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Publié dans Presque réfléchi

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F
<br /> bonjour Lisa, voulais juste te remercier pour cet article hyper interessant.<br /> Bonnes vacances.<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> ° Tant mieux s'il t'a intéressé et si tu as eu le courage de le lire jusqu'au bout ! °<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> "On préfère que les obèses portent le poids de leur propre responsabilité" => tu es décidément trop rigolote :D<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> ° Si je me souviens bien, dans le texte, c'était déjà "porter le poids", donc c'est la fille qui a écrit ça qui fait des jeux de mots, je ne porte pour ma part que<br /> très peu de responsabilité ! ° <br /> <br /> <br /> <br />
J
<br /> mais... mais... c'est moi ! je me suis reconnue dans le commentaire de Bardounet !!!<br /> <br /> Plus sérieusement, je ne vais pas hésiter à inclure ton contre-exemple à la prochaine vague de publications des réponses à ma chaîne !<br /> <br /> Et je prendrai le temps de lire attentivement cet article qui a l'air passionnant<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> ° Ahahah ! C'est un peu comme ça que je t'imagine, à vrai dire. J'espère que tu ne me décevrais pas dans la réalité. Il faut savoir que Bardounet est du genre super<br /> exigeant avec ses profs, donc tu as un peu les critères ultimes. °<br /> <br /> <br /> <br />
B
<br /> Alors, le professeur idéal :<br /> féminin, subtil, drôle, passionnante et passionnée.<br /> <br /> <br /> Voila.<br /> Quoi, on dirait un commentaire d'un mec qui bosse pour la télé ? le système est impitoyable.<br /> <br /> Si j'appliquais ma cruauté sentimentale à ma carrière professionnelle je serais Laurence Parisot.<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> ° =) Je crois lire entre les lignes que tu as encore réduit en miettes un petit coeur et plein d'espoir.<br /> <br /> <br /> C'est très mal.<br /> Mais tu es comme ça, et heureusement tu finiras dans le public ;) °<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> J'ai tout lu, et ne regrette rien, c'est très intéressant. Et effectivement, beaucoup de ces arguments sont facilement applicables à l'Europe (et à la France, puisque cela a rappelé à mon bon<br /> souvenir les footings quotidiens de N. Sarkozy...)<br /> Sinon, j'adore les évaluations des enseignants, moi aussi j'ai pas mal balancé pour mon cours de Cultural Triangulation...<br /> <br /> PS : Liposuccion :D<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> ° J'aimais beaucoup en première année, mais ce semestre j'ai l'impression que j'avais le double de profs de d'habitude, ça m'a pris des heures. Hubert V. s'en est<br /> sorti avec quelque chose de cinglant mais pédagogique, ahahah je deviens puante, ça ressemblait à "ce n'est pas en méprisant les délégués sous-prétexte qu'ils n'auraient aucune légitimité (alors<br /> que toutes leurs remarques concordent) que M. V. parviendra à partager sa conception du cours magistral". °<br /> <br /> <br /> <br />